Entretien avec Christophe Guesnet, directeur des achats de L'Oréal
Chez L’Oréal, la fonction achats (qui compte 600 acheteurs) continue de monter en puissance.
Elle affine sa stratégie fournisseur pour répondre aux attentes du Groupe en termes de qualité, de sécurisation des marchés et de flexibilité logistique… mais aussi d’innovation, de développement durable et de responsabilité sociale et éthique. Entretien.
Quel est le périmètre de la fonction achat et quelle est sa maturité aujourd’hui ?
Mon équipe gère l’ensemble des achats du Groupe à l’exception des espaces publicitaires. La maturité de la fonction est différente selon les domaines : forte dans les produits finis (packaging matières premières, formulations…) ; à améliorer dans d’autres domaines : indirects, PLV & marketing. Dans les premiers, les achats sont très impliqués, en amont avec le marketing, apportent de l’innovation et interviennent sur des projets d’image pour l’entreprise. Dans les seconds, nous devons progresser encore en termes d’organisation, de processus internes avec les prescripteurs, pour apporter encore plus d’expertise et de valeur ajoutée.
Comment la fonction a-t-elle évolué sur la période récente ?
Les Achats ont connu une forte montée en puissance. Après avoir été réorganisée et centralisée, la fonction bénéficie aujourd’hui d’une plus grande visibilité. Il y a eu une prise de conscience forte au sein de l’entreprise de notre apport en termes de profitabilité, de sécurisation, de maîtrise des risques, d’innovation et d’image. Ce n’est d’ailleurs pas propre à L’Oréal. D’une manière générale, notre fonction est poussée par l’accélération en cours dans la gestion de la supply chain. En structurant la relation fournisseurs pour être plus efficaces, nous permettons à l’entreprise de l’être et il nous suffit de savoir bien communiquer sur ce sujet dans l’entreprise pour amplifier cette montée en puissance.
Au-delà de l’accélération que vous évoquiez, le contexte économique a-t-il joué ?
Pas nécessairement, puisque par exemple pour L’Oréal, ce contexte est assez différent selon les régions. Parfois très dynamiques comme en Asie ou, en Amérique du sud et du Nord. Avec une moindre croissance (mais une croissance tout de même !), comme en Europe. Notre rôle doit donc s’adapter selon les zones : accompagner la croissance, favoriser l’innovation avec les fournisseurs, optimiser les performances. Les nouveaux produits représentant 30% du chiffre d’affaires chaque année. Nous devons constamment améliorer le « time to market ». Par ailleurs, nous devons tout faire pour avoir les meilleurs dans nos équipes achats : aussi en Asie, où nous nous développons rapidement, nous mettons en place une « Université achat » pour attirer et retenir les meilleurs talents.
Vous parliez d’innovation. Quel rôle peut jouer la fonction achat sur ce sujet ?
Le constat est qu’un acheteur qui fait « tout » garde rarement en tête de liste sa contribution potentielle à la croissance. Nous avons donc spécialisé un groupe d’acheteurs sur la détection de l’innovation chez les fournisseurs. Dans ce groupe, les acheteurs ont pour seul objectif de participer au développement de la croissance. Ils apportent une grande aide aux fournisseurs ayant de bonnes idées mais sont souvent de petites organisations qui ne savent pas comment nous en faire profiter. L’initiative a été lancée sur le packaging et notre intention est de la déployer et de la professionnaliser sur d’autres domaines.
La fonction achat peut-elle transformer l’entreprise ?
Je le pense. Elle peut même agir sur son écosystème. L’Oréal a ainsi décidé de faire de sa puissance d’achat un levier pour lutter contre les exclusions et recréer du lien économique et social en lançant le solidarity sourcing. Dans toutes ses zones géographiques et tous ses domaines d’achat, le Groupe s’ouvre à de nouveaux types de fournisseurs qui favorisent l’embauche de personnes ayant un accès difficile à l’emploi. Nos acheteurs ont intégré cet objectif et nous avons invité nos 100 plus gros fournisseurs à s’impliquer dans ce programme. Nous avons également demandé à nos 120 plus grands fournisseurs d’adhérer au Carbon Disclosure Project, ce qui les encourage à fournir les données sur l’intégration du changement climatique dans leur stratégie. Ces efforts ont d’autant plus d’effets que nous travaillons à faire de cet écosystème une réalité. Nous renforçons, en effet, nos liens avec nos fournisseurs stratégiques notamment à travers des journées où ils sont invités à prendre connaissance de notre stratégie et peuvent accéder à certaines données confidentielles.

